Global Sport | Globalisation, Sport et la Précarité de la Masculinité
GLOBALSPORT - Globalization, Sports, and the Precarity of Masculinity is a project funded by the European Research Council (2012–17).
GLOBALSPORT, Globalization, Sports, Precarity of Masculinity, Niko Besnier
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Globalisation, Sport et la Précarité de la Masculinité

Ce projet consiste en une enquête sur l’état présent et futur de la masculinité dans le contexte de la crise globale actuelle. On cherche à comprendre comment, dans de nombreuses sociétés contemporaines, le genre masculin représente un problème social, économique et politique, en même temps qu’il offre une solution à ce problème. On examine le sort du corps des hommes lorsque l’industrie globale du sport les incite à circuler. On explore la fragilité de la masculinité dans l’une de ses manifestations les plus puissantes, et les façons dont le corps genré sert d’intermédiaire entre l’individu et les multiples contextes dans lesquels la condition globale intègre celui-ci ainsi que les différents contextes de globalisation dans lesquels l’individu est intégré.

La masculinité, c’est à dire la concrétisation et l’incarnation d’être un homme, est toujours perçue comme une qualité profondément prise pour acquise. Il existe bien sûr de nombreuses façons différentes d’être un homme au sein d’une société, certaines formes étant considérées plus canoniques que d’autres ; de plus, différentes sociétés ont des notions divergentes de ce qu’est un homme ou de ce qu’il doit être. Pourtant, ces contingences ne perturbent que rarement la conviction que la masculinité est « naturellement » constituée. En même temps, et aujourd’hui plus que jamais, la masculinité est partout présentée comme un « problème social », intimement mêlé aux problèmes socio-économiques auxquels le monde est en prise : les hommes, et en particulier les hommes jeunes, semblent ne plus être en mesure de pourvoir à leurs familles et à leurs communautés. En conséquence, la masculinité devient un site de tensions entre les générations : avec une constance surprenante dans le monde contemporain, les personnes d’âge mûr blâment les jeunes pour le ralentissement économique, les dénonçant de passiveté et de manque de bonne volonté, de respect et du sens des responsabilités. Ce projet est une réflexion sur la constitution de ce problème affectant la masculinité, sur sa gestion par différents segments de la société, et son articulation avec d’autres aspects de la vie des hommes. Le projet est d’une grande pertinence dans le contexte contemporain, car il promet de fournir une compréhension des expériences subjectives de l’actuelle crise mondiale dans toutes leurs complexités et, plus précisément, de l’effet de cette crise sur le genre, sur les relations intergénérationnelles, sur l’avenir du travail et enfin sur la capacité d’espérer.

Le projet se concentre sur une « solution » au problème de la masculinité dans les sociétés du Sud, que seraient les industries sportives dans les pays du Nord. Pour un nombre toujours croissant d’hommes jeunes dans les pays pauvres, la possibilité de « réussir » dans un sport professionnel au sein du monde industriel génère des attentes immenses, que les familles, les villages, les quartiers et les États-nations entretiennent avec enthousiasme. À travers le prisme de recherches ethnographiques comparatives « multi-situées » portant sur ces espoirs et les actions qui en découlent, le projet vise à éclairer notre compréhension de plusieurs problèmes théoriques fondamentaux dans le monde contemporain : comment la masculinité s’articule avec le corps, la consommation et la condition globale ; comment elle sert de guide pour l’action sociale dans des contextes où la pauvreté et la marginalité ont gravement compromis la capacité d’espérer. Nous cherchons à savoir comment le nationalisme, la citoyenneté et l’appartenance sociale évoluent dans un domaine que les forces globales ont gravement perturbé. Ces enjeux de la masculinité, autrefois pris pour acquis, sont aujourd’hui à la pointe de débats publics.

Le projet vise à analyser la condition contemporaine à travers une compréhension des pratiques corporelles genrées, inversant ainsi la démarche plus commune qui part des enjeux à grande échelle et cherche à comprendre comment ceux-ci fournissent un contexte dans lequel les individus négocient leurs actions. Ici, nous nous préoccupons de la production de l’économie mondiale à travers le corps genré, une démarche que les méthodes anthropologiques rendent possibles et qui peuvent ultérieurement servir de source d’inspiration pour d’autres traditions disciplinaires. Le projet fournit un angle critique et jusque-là inexploré sur des thèmes qui sont d’intérêt immédiat, non seulement dans les sociétés en marge de l’économie globale, mais aussi pour les sociétés industrielles qui doivent s’engager avec les pays du Sud : « la situation de la jeunesse », « la précarité de la masculinité » et « la crise » tout court.

La précarité de la masculinité

Le fait que la masculinité représente un problème n’est évidemment pas une idée nouvelle, étant donné que, partout dans le monde et probablement depuis des temps immémoriaux, les adultes ont toujours mis en question les aptitudes de la « jeunesse d’aujourd’hui » à promouvoir la masculinité de manière satisfaisante. Dans le monde industriel pendant une grande partie du XXe siècle, le capitalisme fordiste fournit une solution toute prête à l’emploi pour savoir quoi faire des hommes jeunes : on les mettait au travail. Le déclin du fordisme, la fuite des industries vers les économies en voie de développement, la montée de la politique néolibérale et le sentiment croissant que le monde actuel est plongé dans une crise de longue durée ont tous contribué à creuser un vide qui prive les jeunes, les hommes jeunes en particulier, de leur raison d’être. Les jeunes femmes sont généralement plus aptes à se réinventer, surpassant partout dans le monde les hommes dans les contextes scolaires ; quand la possibilité de scolarisation fait défaut, elles utilisent tous les outils qui leurs sont disponibles, que ce soit le mariage ou leurs compétences féminines soi-disant « naturelles » à la domesticité, la prestation de soins ou le travail détaillé et répétitif. En revanche, les hommes, en particulier les jeunes et ceux qui sont sans compétences professionnelles, sont désormais en voie de devenir les sujets superflus de l’économie mondiale.

Le problème de « quoi faire » des jeunes hommes est encore plus aigu dans les pays du Sud, où les effets de la crise économique globale ont aggravé l’appauvrissement. Les formes traditionnelles d’activité productive, tout comme l’agriculture ou le travail des cols bleus dans les mines et les usines, ont dans de nombreux endroits été érodées par la libre concurrence, le ralentissement économique et la féminisation globale du marché du travail post-fordiste. Dans les zones rurales et urbaines, le manque d’opportunités pour devenir productifs empêche les hommes jeunes de reproduire la sociabilité et le sentiment d’appartenance sociale qui avaient guidé la vie de leurs pères, faisant place à un malaise qui affecte également et indifféremment la masculinité, la jeunesse et la vie économique en général. Dans de nombreuses sociétés, la seule option qui reste est celle d’émigrer et de se joindre aux sous-prolétariats des pays capitalistes, une solution que la criminalisation croissante des franchissements de frontières rend de plus en plus difficile. Même si les obstacles à la migration peuvent être surmontés, les immigrants, en particulier les hommes jeunes, se heurtent dans les sociétés occidentales à une xénophobie et un racisme de plus en plus affirmés.

Paradoxalement, dans les régions marginales du monde, les jeunes sont simultanément intégrés dans des dynamiques globales de consommation, d’espoir et d’expression de soi. Qu’ils participent à la culture hip-hop, au réveil pentecôtiste ou islamique, ou à une mobilisation politique quelle qu’elle soit, les jeunes cherchent à revendiquer un sentiment d’appartenance dans des formes globales d’intégration communautaire. Les hommes jeunes en particulier puisent dans des formes nouvelles et parfois extrêmes de masculinité (par exemple, gangsta rap, Hoop Dreams, tenues de ghetto). Ces efforts ne sont pas dénués de problèmes, leur légitimité est souvent contestée et la promesse de révolution (ou plus simplement d’une meilleure estime de soi) qu’ils évoquent est souvent frustrée par la pauvreté et l’immobilité.

C’est dans le cadre de ces tensions que ce projet vise à comprendre le rôle du sport dans la vie des hommes jeunes. Les femmes participent également aux industries sportives, mais la dominance numérique et structurelle des hommes, surtout dans les sports d’équipe, limitent la participation de ces dernières, les conduisant logiquement à chercher leur fortune ailleurs. Commercialisées en tant que culture masculine et spectacle hyper masculinisé destiné à une consommation globale, les industries sportives incarnent la masculinité. Pour les hommes jeunes dans les pays pauvres, elles représentent à la fois un espoir de survie, une façon spectaculaire de participer à la production d’images globales de réussite, et une résolution de la contradiction entre une exclusion sociale au niveau local et une inclusion sociale à l’échelle globale.

Cette résolution peut se manifester de diverses façons, qu’il s’agisse de porter des chaussures de sport de marque, d’aduler les mêmes stars sportives que les autres jeunes partout ailleurs, ou d’aspirer à devenir un sportif de classe mondiale. Cette dernière possibilité est ancrée dans une logique genrée de deux façons : elle met en avant les prouesses masculines dans ses formes les plus extrêmes, et elle récupère (idéologiquement au moins) le devoir de la masculinité dans le monde entier, à savoir le devoir des hommes de pourvoir à autrui. Il n’est donc pas surprenant que le sport occupe les vies et les esprits non seulement des jeunes, mais aussi des familles, des communautés et des nations. À travers le prisme de l’espoir que maintes personnes investissent dans la possibilité que de jeunes sportifs prometteurs puissent être repérés par un recruteur et qu’ils puissent émigrer vers les économies qui peuvent soutenir des carrières sportives, ce projet cherche à fournir un angle original et largement inexploré sur des questions de portée générale : la constitution mutuelle du genre, du corps et de l’imagination ; le capitalisme, l’État et les flux transnationaux ; et la formation de la subjectivité dans le contexte global.

La mobilité des sportifs dans le contexte néo-capitaliste

Dès que les sports, tels que nous les connaissons aujourd’hui, furent inventés en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord dans le courant du XIXe siècle, des sportifs professionnels ont circulé d’un pays à l’autre. Ces circulations furent en fait primordiales pour l’expansion de l’idée même du sport aux quatre coins du globe, sur les traces  de l’expansion coloniale, des efforts d’évangélisation et d’autres manifestations de l’hégémonie globale. Au début du XXe siècle, les équipes sportives embauchaient souvent des joueurs non locaux, mais basaient néanmoins leurs politiques de recrutement sur des critères « prudents » (en particulier sur les « ressemblances culturelles » entre nations) ou sur des relations personnelles entre dirigeants de clubs, joueurs et potentiels recrus. À la fin du siècle, dans le contexte de la privatisation, de la médiatisation et de la commercialisation progressives du sport professionnel, la circulation globale des sportifs professionnels s’est intensifié de façon spectaculaire. Les enjeux de recrutement sont devenus extrêmement élevés et les joueurs se sont transformés en travailleurs professionnels au salaire souvent surélevé, ce qui a conduit les recruteurs à chercher le talent sous des horizons plus lointains et plus « risqués ». Ces convergences historiques produisirent une augmentation remarquable du nombre de sportifs travaillant dans l’industrie sportive mondiale nés à l’étranger ou ethniquement marqués, en particulier ceux originaires de pays en voie de développement.

Alors que l’intérêt des chercheurs sur la circulation mondiale des sportifs professionnels a augmenté proportionnellement à la croissance du phénomène, à ce jour les travaux sur le sujet, à quelques exceptions près, sont basés sur des méthodes sociologiques macroscopiques et démographiques, qui ne s’aventurent que rarement au-dessous du niveau de l’État. Ces limitations ont conduit les chercheurs à représenter les sportifs qui circulent non comme des sujets avec une capacité d’agir (agency) mais comme des exemples de tendances, ou encore, lorsque la recherche a exploré les expériences personnelles, comme des sujets libres de faire des choix rationnels dans leurs carrières. En réalité, la mobilité dans le sport implique non seulement les sportifs, mais aussi une foule d’autres sujets (les familles qui se déplacent avec eux, les parents qui restent en place, les communautés qui en dépendent), des intermédiaires de toutes sortes (recruteurs, agents, gestionnaires) et une grande quantité d’enjeux variées (préoccupations économiques, politiques, images, émotions, lois), tous motivés par des intérêts divergents et des priorités distinctes.

Contrairement à la circulation des travailleurs sous-prolétaires, les migrations sportives évoquent des images millénaristes de succès inattendu et de prospérité d’envergure inimaginable, offrant aux jeunes hommes le fantasme de redistribuer des richesses incalculables, souvent de préférence à les garder pour eux-mêmes, et de récupérer ainsi une image de citoyenneté masculine productive. L’enchantement qui en découle relève d’un « capitalisme de casino », l’apparition fantasmagorique de richesses à partir de rien, que beaucoup considèrent comme une des caractéristiques clefs du tournant du millénaire. Alors qu’en réalité seuls quelques chanceux issus du Sud sont reconnus à l’échelle globale, la possibilité de succès dans les sports professionnels dans les pays du Nord a une empreinte considérable sur les actions de nombre de sportifs et hantent les rêves de beaucoup d’autres. Ces rêves se concrétisent, par exemple, dans les « fermes de football » que des clubs européens ont mis en place en Afrique de l’ouest, camps d’entraînement pour garçons locaux (souvent au détriment de leur scolarité normale), au sein desquels les clubs cherchent à recruter les plus talentueux à un moment de leur carrière sportive où ils coûtent le moins. Ces dynamiques exposent les jeunes ambitieux à une exploitation qui relève souvent de la traite des êtres humains de types divers (par exemple, passages clandestins de frontières, obtention de faux documents, fausses promesses d’emploi).

Dans certaines régions du monde, des nations entières s’investissent dans la production des corps sportifs pour l’exportation (l’Argentine pour le football, Tonga pour le rugby, Kenya pour l’athlétisme), avec le soutien explicite dans certains cas des institutions étatiques, désireuses de déléguer, dans un style néo-libéral, la responsabilité du bien-être des citoyens aux citoyens eux-mêmes. Ces efforts ressemblent à d’autres formes de dépendance socio-économique sur des compétences spécialisées, genrées et vulnérables aux caprices des tendances globales, telles que l’exportation de la main d’œuvre domestique, des soignants de personnes âgées, et des travailleuses du sexe. La crise économique globale actuelle souligne la nature précaire de ces politiques nationales, compte tenu du fait que les sports professionnels contemporains dépendent en grande partie des intérêts industriels. Les sportifs circulent donc dans le cadre de réseaux complexes de personnes, d’institutions et d’émotions, et la circulation d’un nombre relativement restreint de personnes a un effet profond sur un grand nombre de personnes dans plusieurs endroits à la fois, enjeux avec lesquels le projet est entièrement engagé.

Comme la circulation des travailleurs sous-prolétaires, les migrations sportives sont précaires, imprévisibles et souvent décevantes. À minima, la mobilité des sportifs évolue au sein d’une dialectique d’ouverture et de fermeture, entravée par des contraintes difficiles à surmonter (par exemple, l’augmentation des conditions d’obtention d’un visa de travail) mais aussi activée par des possibilités émergentes (par exemple, l’assouplissement des restrictions sur la nationalité par les organismes de réglementation des sports). La brièveté de la vigueur de la jeunesse masculine, le spectre de la blessure, la nature capricieuse des intérêts des entreprises, la fragilité des formes d’appartenance sociale adoptive et les réponses impitoyables des publics donnent tous une qualité profondément fragile aux carrières sportives. Beaucoup font face à une fin de carrière abrupte en raison d’une mauvaise santé, de toxicomanie, du scandale ou simplement du déclin rapide de leur performance. Ils évoluent dans une industrie dans laquelle des hommes de classes dominantes contrôlent la main-d’œuvre de travailleurs souvent non-blancs et sous-éduqués. Bien que ces traits caractérisent toutes les carrières dans cette industrie, pour les sportifs émanant du Sud la chute est souvent particulièrement dramatique, compte tenu de l’investissement de tant d’autres dans leurs carrières et de leur plus grande vulnérabilité à subir une exploitation par les équipes, les agents et toutes les autres parties prenantes.

Comme une longue tradition intellectuelle l’a clairement démontré, une perspective qui voit les migrations comme une question de flux unidirectionnels à travers les frontières par des personnes « poussées » par des conditions économiques défavorables et « tirées » par la promesse d’amélioration de ces conditions (théorie du push-pull), puis qui, éventuellement, développent un sentiment d’appartenance au contexte local auquel elles « s’intègrent », ne fait guère justice à la réalité de la vie de la plupart des émigrants. Au delà de cette approche, ce projet repose sur un modèle transnational qui souligne deux points importants. Le premier est la reconnaissance du fait que les gens se déplacent non pas dans le contexte d’un simple différentiel économique entre origine et destination, mais dans le contexte de l’articulation complexe des dynamiques locales et globales. Le deuxième point est que les modèles de migration doivent reconnaitre les allégeances multiples que les immigrants entretiennent et les négociations dont leur appartenance est l’objet. Nos chercheurs sont attentifs aux obstacles qui entravent les mouvements et les aspirations des personnes, tels que les autorités étatiques, les autorités nationales et internationales régissant les règles du sport, ainsi que les priorités des recruteurs, des agents, des gérants, des entraîneurs, et de la société entière. La démarche anthropologique est particulièrement bien adaptée à cette perspective, car l’anthropologie ne prend pour acquis ni la subjectivité des agents ni le fonctionnement des structures à grande échelle, mais les soumet plutôt, ainsi tout ce que l’on trouve entre les deux extrêmes, au même examen empirique.

Dénaturaliser la masculinité

Ce projet est fondé sur un corpus de travaux encore restreint mais croissant qui, depuis les années 1990, met en doute l’hypothèse tacite que l’étude du genre est principalement l’étude des femmes. La tâche de « dénaturaliser » la masculinité commence par s’interroger sur les raisons pour lesquelles les hommes et leurs actions sont considérés comme une catégorie par défaut tandis que les femmes et leurs actions le sont comme des problèmes qui nécessitent des explications. Cependant, notre compréhension des hommes en tant que catégorie de genre manque de la richesse que des dizaines d’années de travail en sciences sociales sur la vie des femmes nous ont octroyée.

Les chercheurs de ce projet cherchent à comprendre comment les sportifs immigrants se comprennent eux-mêmes en tant que catégorie genrée et comment ils sont genrés par les autres alors qu’ils s’engagent dans leurs relations sociales avec d’autres hommes, avec les femmes ainsi qu’avec les structures étatiques, médiatiques ou capitalistes, avec les publics et toutes les autres structures concernées par l’objectif de garder la masculinité au premier plan des industries sportives d’équipe. À tout moment, les chercheurs sont conscients du fait que la masculinité n’est ni universelle ni « naturelle ». Comme tous les autres aspects de l’identification sociale, elle est constamment l’objet de négociations et elle est le produit d’efforts concrets. Parce qu’ils sont l’un des sites les plus clairs où la masculinité soit produite, reproduite et négociée, les sports professionnels fournissent un champ particulièrement riche pour l’analyse de ces enjeux.

Ce qui fait défaut dans notre compréhension de la masculinité en sciences sociales contemporaines est la façon dont celle-ci s’articule avec les enjeux à grande échelle. Une contribution important que ce projet compte faire est d’encadrer la masculinité dans un contexte d’échelles variables et de changements historiques. Nous savons que la masculinité est culturellement et historiquement contingente, mais qu’advient-il, cependant, lorsque différents styles de masculinité se réunissent sur un terrain de sport pour y être examinés, évalués et sanctionnés par les recruteurs, les entraîneurs, les gérants, les spectateurs, les sponsors et les médias ? Comment se peut-il, par exemple, que l’hyper virilité des joueurs de rugby émanant de certaines îles du Pacifique soit si appréciée pour son potentiel de succès lorsque l’on place le joueur dans des positions spécifiques dans une équipe, mais qu’elle soit aussi considérée comme allant de pair avec un manque de discipline et une propension à « frimer »? Quelles dynamiques rentrent en jeu lorsque les médias en France transformèrent l’image de l’équipe nationale, entre les Coupes du monde de football de 1998 et de 2010, d’un symbole du succès du républicanisme intégrationniste, en une bande de voyous arrogants, racialisés et antipatriotiques ? Les stéréotypes raciaux, ethniques et nationaux déteignent sur les styles de masculinité, ce qui exige une analyse approfondie d’un large contexte historique et politique, dans lequel ces images évoluent.

Le corps masculin transnational en tant que sujet et objet

Une des particularités des migrations sportives qui servent de foyer d’espoir dans les pays du Sud, est la mesure dans laquelle elles mettent en jeu le corps. A partir des travaux de théoriciens sociaux clés, on reconnait que la culture et la société s’inscrivent sur le corps, et que c’est par le corps que les agents prennent conscience des structures aussi bien qu’ils les génèrent. Cette prise de conscience implique que le corps et ses mouvements, ses possibilités et ses contraintes, sa valorisation et ses potentiels de marchandisation sont tous contextuellement contingents. En particulier, l’inscription de la masculinité sur le corps est un enjeu socio-culturel saturé de contradictions et de vulnérabilités potentielles. Même la masculinité physique est un fait contextuel plutôt que biologique, constitué à chaque moment par les actions et les relations, et impliqué dans le changement historique.

Cependant, les œuvres classiques et des études plus détaillées qui ont porté sur ces enjeux n’ont pas retenu le fait que la plupart des habitants du monde contemporain vivent dans des contextes multiplexes, auxquels le corps doit s’adapter avec plus ou moins de succès. Pourtant, les professionnels du sport et ceux qui les entourent sont profondément conscient de ces dynamiques, lorsqu’ils attribuent aux sportifs de telle ou telle nation une manière particulière de courir, de lancer la balle ou d’interagir avec d’autres joueurs, réduisant souvent cet héxis corporel à un « flair » prétendument associé à certains aspects du caractère national, dans lequel la nation est souvent réduite aux caractéristiques idéologiquement chargées de ses citoyens masculins (par exemple, l’autonomie, la ténacité et la grâce).

Ce projet vise à élargir le sens du « contexte » : les émigrants masculins évoluent à travers des champs de valorisation complexes et multi-situés, qui offrent différentes possibilités, différentes contraintes et différentes contradictions. Comment le corps masculin inscrit-il les différents systèmes culturels ou sous-culturels dans lequel il se trouve, comment inscrit-il la différence même, parfois dans des conditions qui ne lui sont pas toujours favorables ? Nous cherchons une compréhension des pratiques corporelles qui va au-delà d’une simple invocation simpliste du « flair » et les mette dans le contexte des stéréotypes (positifs et négatifs) auxquels ils sont souvent associés. Par exemple, comment les scientifiques dans le domaine du sport, qui apportent à ce domaine des attentes culturellement chargées sur la façon dont les corps « doivent » bouger, évaluent-ils les corps étrangers (et souvent marqués par la race) et leurs mouvements ?

Le corps sportif masculin est évalué non seulement sur le terrain du sport, mais aussi dans la vie quotidienne. Qu’advient-il, demandons-nous plus précisément, lorsque la configuration et les pratiques du corps sont tenues en haute estime dans un champ transnational d’évaluation tel que les règles des sports d’équipe, et qu’elles doivent être transposées dans différents contextes où l’affectation des valeurs sociales et culturelles, et donc la consommation et la marchandisation du corps, peuvent différer considérablement ? Comment la force et la vitalité du corps deviennent-elles la clé d’une émigration dans des circonstances relativement privilégiées, tandis que ce sont simultanément des qualités profondément vulnérables et éphémères ? Comment les sportifs utilisent-ils le corps comme un moyen par lequel ils s’engagent avec les structures et les enjeux à grande échelle, et l’offrent ainsi au marché dans un domaine rempli de normes contradictoires ? Le sport professionnel est un champ particulièrement bien adapté, mais sous-étudié, quant à l’exploration du fait que le corps n’établit pas seulement la médiation du sujet avec un ensemble unique de conditions structurelles, mais avec plusieurs structures : ce qui est considéré comme robuste dans un contexte structurel peut être considéré comme un signe de fragilité dans un autre.

Trois sports

Le projet se concentre sur le rôle de la masculinité dans la mobilité globale des sportifs dans trois sports d’équipe : le football association, le rugby à XV et le cricket. L’origine des trois sports se situe en Grande-Bretagne au XIXe siècle, d’où ils ont été exportés vers le reste du monde dans les bagages des projets coloniaux et d’autres projets associés. Ensemble, ils couvrent une importante région du globe et ils mobilisent l’intérêt d’une grande proportion de la population mondiale, bien que de grandes différences s’observent dans leurs répartitions géographiques et dans leurs associations socio-culturelles, et les façons dont ils sont pratiqués en divers endroits. Ces variations, ainsi que les différents itinéraires géographiques et sociaux suivis par les sportifs migrants, fournissent une série de cas sur lesquels peuvent être fondées d’utiles comparaisons. Chaque sport est l’objet d’un sous-projet qui contribue, en étroite collaboration avec les autres sous-projets, à une analyse comparative de la masculinité dans la circulation des migrants du Sud au Nord, dans toute sa complexité.

La recherche est informée par la réévaluation, désormais classique, de l’ethnographie dans le capitalisme tardif, qui recommande l’encadrement de la recherche « multi-située », à savoir une ethnographie qui n’est plus centrée sur une communauté spécifique ou localisée, mais qui interroge, plutôt qu’elle présume, comment la localité est constituée à la lumière du fait que la plupart des habitants du monde sont aujourd’hui mobiles d’une façon ou une autre. Néanmoins, les chercheurs reconnaissent que la localité n’a rien perdu de son importance dans la vie des gens et évitent d’être séduits par l’illusion que le local n’importe plus parce que les gens se déplaceraient : les problèmes d’appartenance, d’aliénation et de marginalité sont trop réels pour les immigrants, qu’ils soient des sportifs professionnels ou non, autres, tant dans leurs lieux d’origine que dans leurs pays adoptifs. Ces thèmes sont au cœur des politiques d’anti-immigration dans les sociétés d’accueil et les chercheurs restent attentifs à l’intersection de ces questions avec les questions de la masculinité.

Chaque doctorant et chercheur postdoctoral est axé sur un pays ou une région d’« envoi » qui produit un nombre important de sportifs émigrants, à savoir :

  • Pour le football, l’Afrique de l’ouest
  • Pour le rugby, les îles du Pacifique et l’Argentine
  • Pour le cricket, l’Asie du Sud et les Antilles

Après des recherches de terrain approfondies dans les lieux d’origine, concentrées sur les aspirants émigrants, les chercheurs effectuent des travaux de terrain dans les localités où les sportifs ont migré ou aspirent à migrer. Ces dernières se trouvent à priori dans divers pays d’Europe, mais parce que les migrations des sportifs suivent souvent des voies détournées, les chercheurs sont prêts à mener des recherches ailleurs (par exemple, à des points de transition, des destinations futures, ou sur des lieux de détachement temporaires).

Les chercheurs recueillent des données par la voie d’enquêtes ethnographiques de première main, de bas en haut, et empiriques. Le projet exploite la solidité méthodologique de l’anthropologie socio-culturelle quant à l’analyse des micro-pratiques de l’existence quotidienne pour arriver à une compréhension des phénomènes macroscopiques. Alors que les praticiens d’autres disciplines pourraient très bien étudier aussi les habitudes migratoires des sportifs professionnels masculins, l’anthropologie met l’accent sur des données qualitatives détaillées, complétées par des matériaux quantitatifs moins personnalisés, soulignant la manière dont les agents intègrent les dynamiques à grande échelle dans la conduite du quotidien. Les caractéristiques notables de l’ethnographie classique en anthropologie sont son éclectisme, son orientation vers les contingences inattendues, et son accent sur les données qualitatives et sur l’interprétation, caractéristiques qui sont toutes au centre du projet.

Les chercheurs effectuent des travaux de terrain en profondeur dans chaque localité pour une durée totale de 20 mois par sous-projet. L’engagement des anthropologues avec les personnes et les contextes est sur le long terme, d’une durée indéterminée, et les anthropologues visent à la fois une compréhension en profondeur de l’expérience de quelques informateurs et un engagement plus superficiel avec un plus grand nombre de personnes, ce dernier fournissant un contexte pour la première. Chaque chercheur s’intéresse tout autant aux carrières sportives réussies qu’à celles qui le sont moins, ainsi qu’aux différents points de vue qu’elles offrent à l’analyse.

Dans chacun des lieux où ils mènent leurs travaux de terrain, les chercheurs observent et participent à la vie de tous les jours et aux activités sociales des sportifs, de leurs familles immédiates et de leurs autres familiers, et récoltent des récits de vie. Dans les contextes professionnels, ils assistent aux séances de formation, aux événements sportifs et aux rencontres professionnelles, au cours desquels ils portent leur attention à des questions telles que les interactions des sportifs avec leurs coéquipiers, leurs entraîneurs, les spécialistes, les agents et les gestionnaires. Ils sont attentifs aux implications du fait que certaines personnes avec lesquels les sportifs immigrants interagissent peuvent eux-mêmes être des enfants d’immigrants, une situation dont les conséquences sont éventuellement complexes. Ils observent et suscitent des réactions aux différences de styles de jeu et aux différentes façons de contrôler et de discipliner le corps et ses fonctions (par exemple, manger, se reposer, faire de l’exercice, s’étirer, etc.). Ils analysent la façon dont les physiologies et les mouvements du corps sont évalués et éventuellement stéréotypés, par exemple par le biais du placement des joueurs dans des positions spécifiques sur le terrain de jeu. Les trois sports diffèrent par l’importance qu’ils accordent aux types de corps et aux différenciations des compétences, le rugby étant le sport qui permet le plus de variation au sein de l’équipe, un genre de spécificités dont les implications sont particulièrement intéressantes.

Dans les situations quotidiennes, les chercheurs observent les interactions des sportifs avec des membres de leurs familles, avec leurs connaissances et les membres du public, en accordant une attention particulière aux pratiques corporelles genrées et aux politiques des interactions. Ils accompagneront les sportifs et leurs familles aux célébrations communautaires d’immigrants et aux rassemblements religieux. Dans le cas des sportifs qui ont des familles, ils suivent les parents qui assistent à la scolarisation de leurs enfants et les familles qui interagissent avec l’État, les entreprises et d’autres institutions.

Les chercheurs mettent au point une analyse des conditions générales de vie dans chacun des lieux d’enquêtes, les modèles de réciprocité et d’autres formes d’obligations (envers des organismes sociaux, des structures de patronage, des institutions religieuses, des quartiers, des villages), ainsi que les politiques étatiques et locales. Ils quantifient et évaluent les transferts monétaires que font les sportifs immigrés, et ils portent une attention particulière au capital social et culturel (non matériel) qui circule entre les sportifs, leurs familles et leurs communautés d’origine. S’ils en ont la possibilité, ils voyagent avec les sportifs eux-mêmes vers leurs pays d’origine, car ces visites font ressortir de manière particulièrement dramatique les aspects humains de la dynamique migratoire et les « transferts sociaux » que les migrants portent avec eux. Dans les communautés d’origine, les chercheurs se concentrent sur les familles, les amis, les anciens collègues, les courtiers et les autres personnes impliquées dans des structures de réciprocité et d’endettement avec les sportifs émigrants. Les chercheurs accordent une attention particulière aux jeunes qui aspirent à émigrer, aux camps d’entraînement là où ils existent, et à ceux qui ont essayé d’émigrer mais n’ont pas réussi, après qu’ils aient été renvoyés par les autorités frontalières, qu’ils aient déçu les attentes des recruteurs ou qu’ils aient été escroqués par des trafiquants.

Une place particulière sera accordée à un examen du rôle que jouent les migrations dans les options de parcours de vie en général des personnes ainsi que l’éventail des possibilités migratoires. Les mouvements migratoires des sportifs doivent être considérés comme un cas d’étude, dans le contexte de schémas migratoires plus amples affectant les sociétés particulières, lesquels concurrencent, par exemple, les efforts de recrutement par les forces militaires européennes et américaines de personnel étranger pour renforcer les rangs inférieurs de l’armée : ils ciblent les mêmes groupes que le recrutement de sportifs et de la même façon affichent la masculinité au premier plan. L’espoir d’émigrer vers un emploi lucratif dans le sport coexiste avec d’autres formes d’espoir à différents niveaux de concrétisation ou d’utopie, telles que la théologie de la prospérité affichée par certaines formes de christianisme pentecôtiste ou le statut quasi millénariste que « la loterie de la carte verte » états-unienne a acquis dans certains pays de l’Afrique de l’ouest. En bref, les travaux de terrain visent précisément le genre de holisme qui enrichit l’ethnographie.

L’observation participante est complétée par des entrevues ouvertes semi-structurées et non structurées menées, dans la mesure du possible, dans les langues des personnes interrogées, avec les sportifs et ceux qui les entourent, les contrôlent et en dépendent. Les entrevues sont enregistrées et transcrites, puis soumises à une analyse du discours détaillée. Les chercheurs sont attentifs aux représentations, à la fois verbales et picturales, des sportifs immigrants dans les médias, et soumettent celles-ci à une analyse détaillée. La collecte de questionnaires anonymes et l’organisation de groupes de discussion dans les pays d’accueil permettent de comprendre les réactions publiques. La recherche est complétée par la collecte de documents pertinents aussi variés que possible, tant publics que privés, incluant des représentations dans les médias, des programmes, des lettres et des messages électroniques, des contrats et autres documents juridiques (si l’obtention en est possible), et de toutes sortes de documentation « grise » éphémère. Si possible, les chercheurs complètent leurs travaux ethnographiques avec des recherches dans les archives d’organisations nationales, internationales et d’entreprise.

Enfin, les chercheurs conduisent des recherches dans les archives des commissions sportives régionales, nationales et internationales pertinentes. Ce travail vise à resituer les matériaux ethnographiques dans un contexte historique en se concentrant sur l’histoire des réglementations, des relations avec les organismes nationaux et autres entités concernées, de l’organisation d’événements internationaux, de décisions sur les conflits, et des interactions des organismes avec le public. Si possible, les chercheurs consultent les matériaux archivés par les organismes tels que les équipes, les entraîneurs, et des entreprises, bien qu’il soit sans doute évident que l’accès à ces documents est jalousement gardé. Les chercheurs examinent les documents publics éphémères dans tous les lieux de travail de terrain, tels que les rapports dans les journaux, les émissions télévisées, les commentaires radiodiffusés, les blogs électroniques, ainsi que tous autres documents, publiées ou non, pertinents aux sportifs immigrants, et évaluent la réception de ces messages médiatiques. Ces évaluations sont complétées, autant que possible, par un examen et une discussion avec les sportifs portant sur les documents personnels, tels que les papiers d’immigration et les contrats de travail, et si possible les chercheurs accompagnent les sportifs à leur rendez-vous avec les autorités et les employeurs.

Importance théorique

Le projet vise à ouvrir de nouvelles perspectives sur la façon dont la masculinité est, aussi bien dans le Sud que dans les pays du Nord, une source de problèmes autant que de possibilités, un moyen de sortir de la pauvreté mais aussi une ressource fragile, et un véhicule qui implique des structures à grande échelle, les agents individuels et un grand nombre de personnes qui investissent leurs espoirs dans ces derniers. Le projet s’intéresse en particulier aux questions d’échelle : comment les détails de l’existence au jour le jour (par exemple, les corps, les émotions, les relations, les décisions) s’articulent-ils avec les structures à grande échelle (par exemple, le monde de l’entreprise, l’état, la condition globale) ?

La masculinité, la subjectivité des migrants et l’espoir

Les migrations sportives ont un caractère particulier par le fait qu’elles peuvent contredire les stéréotypes des couches sociales défavorisées émigrant du monde en voie de développement pour essayer de gagner leur vie en marge de la légalité dans le monde industriel. Lorsqu’ils réussissent, les sportifs immigrants gagnent des revenus relativement élevés qui contrastent avec leurs origines souvent modestes. Cependant, le succès est infiniment moins fréquent que l’espoir du succès. Ce projet permet d’examiner la manière dont l’espoir s’articule avec la masculinité dans la façon dont les sportifs professionnels et les sportifs en herbe traitent les succès et les échecs qui sont constitutifs de leurs vies.

La politique de l’espoir associée à la circulation des sportifs masculins offre certaines caractéristiques d’importance théorique : elle est profondément ancrée dans le genre et l’âge, étant située exclusivement au sein de la performance d’hommes jeunes dans un domaine social imprégné par la dimension du genre ; elle est fondée sur la constitution même du corps, qui dans le sport professionnel se confond avec le travail, l’identité et la vie elle-même ; et elle est alimentée par la possibilité d’être reconnu comme égal ou meilleur dans les anciennes métropoles coloniales. Bien sûr, l’espoir côtoie l’échec et la déception. Même quand ils réussissent, les sportifs restent toujours des cols bleus qui n’ont qu’un contrôle limité sur leurs mouvements, leurs comportements et leurs propos. Les carrières sportives sont courtes et les sportifs immigrants sont souvent confrontés à de graves dilemmes à la fin des contrats et des carrières — où habiter et comment survivre ? —, car ils se retrouvent souvent échoués dans des contextes où l’hospitalité locale est strictement conditionnelle. La migration des sportifs peut facilement mettre à l’épreuve les structures familiales et d’autres formes de relations sociales. Toutes ces pressions ont pour conséquence une prépondérance du surmenage professionnel chez les sportifs en général, mais en particulier chez les sportifs immigrants, chez qui l’on trouve une forte incidence de la toxicomanie et du suicide, qui sont souvent victimes de fraude et pour qui la retraite se traduit en une rapide chute dans l’oubli. Pour venir à bout de ces dynamiques, le projet vise à déplacer dans les sciences sociales les questions traditionnelles de l’identité pour les remplacer par des questions de subjectivité, c’est à dire, de conscience, de sentiments, de désirs, d’angoisses et d’intentions, questions qui reflètent à la fois un ordre social et historique plus large et imprègnent la vie au jour le jour des individus et de ceux qui les entourent. Dans les sciences sociales concernées par les questions de migration, ceci représente un changement de cap théorique décisif.

Les travailleurs immigrants dans les sports d’équipe se distinguent des catégories d’immigrants mieux connues, par le fait qu’il s’agit presque exclusivement d’hommes, d’hommes dont l’emploi dépend de leur capacité à afficher des formes particulières de masculinité. Le projet de recherche cherche à faire progresser notre compréhension des relations entre le genre, l’espoir et la globalisation de deux manières : en explorant la façon par laquelle le genre et l’espoir sont tous deux des produits d’enjeux globaux tels que le capitalisme, la migration, et la marchandisation ; et en explorant la façon par laquelle les enjeux globaux sont genrés et générateurs d’une politique de l’espoir. Bien que la relation entre le genre et la condition globale aie déjà fait l’objet d’importants examens critiques par les chercheurs féministes, l’accent a souvent été mis sur la manière dont les femmes, plutôt que les hommes, sont construites par des enjeux de grande envergure et y participent. Ce projet ne propose pas d’offrir simplement un correctif, mais plutôt d’enquêter sur les implications théoriques du fonctionnement du genre dans l’expression de la puissance des corps masculins convertis en marchandises et parfois objectivés à travers les pratiques de travail, d’une manière qui évoque les contradictions de l’orientalisme, autour de la double possibilité d’érotisme et d’altérité sauvage. L’exploration de l’interconnexion entre les mouvements globaux, la possibilité d’un emploi procurant un prestige relatif, l’espoir de trouver cet emploi, et le genre éclaire des questions importantes relevant de nombreuses préoccupations en sciences sociales.

Le corps masculin comme pivot entre le micro et le macro

En sciences sociales, le corps a longtemps été vu comme un pivot entre la personne et les enjeux structuraux. C’est à travers les mouvements, les expressions faciales, les postures, les accoutrements, les inscriptions, les pratiques d’hygiène et les vêtements que nous nous orientons vis-à-vis du monde. L’existence quotidienne étant vécue à travers le corps, ce dernier sert à renforcer cette orientation, agissant comme un moyen mnémotechnique qui rappelle constamment aux agents comment les structures sont organisées, ou qui leur permet de résister à celles-ci.

Ce projet vise à reprendre cette idée dans une nouvelle direction. En explorant la façon dont le corps, la masculinité, l’identité nationale et l’identité commerciale se croisent dans la pratique des sports globaux, les chercheurs étudient la manière dont les agents interagissent, à travers leurs corps, avec un ordre social local et avec des enjeux globaux. Le projet se concentre sur la possibilité de faire une ethnographie de la condition globale à travers une compréhension anthropologique des pratiques corporelles, inversant ainsi les analyses traditionnelles de l’échelle globale qui partent des enjeux à grande échelle et cherchent à comprendre comment ceux-ci fournissent un contexte dans lequel les agents négocient leurs actions. Ici, nous sommes concernés par la production du global à travers le corps, une perspective que les méthodes ethnographiques de l’anthropologie rendent possibles, permettant aussi à cette discipline de servir de source d’inspiration pour d’autres traditions disciplinaires.

Les anthropologues et autres chercheurs en sciences sociales ont longtemps insisté sur l’interaction mutuelle des enjeux globaux et locaux. Cette insistance, cependant, n’a généralement pas été suivie par une recherche de généralisations sur la façon dont les enjeux locaux et globaux interagissent. En prenant le corps genré comme un site où cette interaction a lieu, notamment dans l’exemple de la globalisation que nous explorons, nous fournissons un modèle qui permettra de poursuivre des travaux sur la question. Il permettra de développer des bases pour une théorisation de la globalisation déjà amorcée dans les travaux des anthropologues, des sociologues et des spécialistes de la culture, qui ont fourni des réflexions programmatiques pour une plus grande attention aux enjeux globaux, mais qui sont généralement basées sur des allusions superficielles concernant les enjeux à l’échelle globale (qui se joueraient « à Téhéran, à Berlin et à Tokyo ») plutôt que sur une solide compréhension des spécificités concrètes de la façon dont les enjeux globaux interagissent dans et à travers de la vie des personnes.

Le nationalisme, l’appartenance et la citoyenneté

Le genre joue dans le nationalisme un rôle très important, bien que souvent méconnu : les nations ont un genre par rapport à d’autres nations et les idées de genre imprègnent la nation à tous les niveaux d’interaction sociale, des relations internationales jusqu’aux menus détails de la vie quotidienne. L’entrelacement de la masculinité avec le nationalisme, ainsi qu’avec le localisme sous-national, n’est nulle part aussi visible que dans le sport : dans la convergence de formes extrêmes de masculinité avec le nationalisme et la xénophobie du hooliganisme de football ; dans le nationalisme militant qui se montre dans les pratiques d’hyper-masculinité ; dans les manifestations sportives martiales au service de la nation ; et dans les efforts visant à promouvoir le sport amateur en tant que mécanisme d’intégration pour désamorcer la politisation de minorités « problématiques », surtout concernant la masculinité juvénile.

La configuration du sport professionnel dans le capitalisme tardif pose deux questions épineuses pour notre compréhension du lien entre la masculinité, le nationalisme, le localisme et le sport. Une de ces questions relève de la transformation récente des équipes locales en marchandises détenues par des entreprises et des personnes qui n’ont souvent aucune attache avec les contextes locaux, qui les offrent à la consommation transnationale, leurs liens avec leur pays ou leur ville d’attache n’étant qu’un aspect secondaire de cette consommation. La deuxième question est la contradiction intégrée dans le fait que, d’une part, dans tous les sports et de par le monde les effectifs des équipes sont maintenant dominés par un grand nombre d’immigrants (ou de descendants d’immigrants), mais que, d’autre part, ces équipes doivent symboliser une identité masculinisée profondément locale qui continue d’être au centre de leur marchandisation. Ceci est massivement inscrit dans l’identification des supporters avec les équipes locales, mais aussi dans les revendications que le « style » de jeu dans certains sports et la façon de se présenter au monde médiatisé incarnent une identité nationale.

Ces deux questions ont des implications importantes pour notre compréhension des relations entre le nationalisme et le localisme, la masculinité et les modes d’appartenance dans le monde contemporain, qui sont rarement abordées de façon conjointe et approfondie. Nous cherchons à poser ces questions dans la perspective des sportifs immigrants dans les sports d’équipe, figures liminales dont on attend qu’elles incarnent la fierté des localités, des communautés et des États, alors que ces dernières entités en même temps ne leurs sont pas forcément bienveillantes. Ces thématiques permettent aux chercheurs de se pencher sur des questions de plus longue durée sur les relations entre la masculinité, la capacité d’agir (« agency »), le capital sans ancrage, la condition globale, la nation et l’État.

Conclusion

Ce projet met à profit la capacité spécifique de l’anthropologie de trouver des liens analytiques entre des thèmes apparemment disparates (comme le genre, l’espoir, le corps, le sport, la migration, la citoyenneté) et de démontrer que des formes socio-culturelles facilement contournées et banalisées comme le sport constituent en fait « la vie sérieuse », pour emprunter la célèbre expression d’Émile Durkheim. Le projet évoque des thèmes à la convergence de la sociologie, de l’économie, des sciences politiques, de la psychologie sociale, de l’histoire, des études de la migration, des études du genre et de la philosophie, offrant la possibilité de contribuer à ces autres disciplines avec une perspective unique que l’on tire d’un travail sur un sujet inhabituel à partir d’une ample base théorique.

Grands remerciements à Irène Bellier et à Serge Tcherkézoff pour leurs relectures attentives de cette traduction.

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